24+3: Analyse critique d’une revendication syndicale

Paru dans la Lettre du SNUipp en janvier 2002

24+3

Analyse critique d’une revendication syndicale

La pétition “Du temps Monsieur le Ministre!“, qui réclame un aménagement du temps des enseignants des écoles selon le régime du “24+3” (24 heures d’enseignement + 3 heures de concertation) a rencontré un accueil très réservé, voire franchement hostile, auprès des collègues du département. On a pu croire quelques temps que cette revendication avait été abandonnée.

Cependant il apparaît que cette pétition a rencontré un véritable succés dans d’autres départements, et le SNUipp fait de cette revendication son principal cheval de bataille dans les actions de décembre et de janvier.

C’est pourquoi il est urgent d’examiner cette revendication pour comprendre quelle réalité elle recouvre, et quelles difficultés rencontrera son éventuelle mise en oeuvre.

I Premières difficultés

Selon les auteurs de la pétition “Du temps Monsieur le Ministre !“, l’augmentation du temps de concertation permettrait d’améliorer de façon substantielle l’efficacité du système scolaire. Cette affirmation est assenée comme une vérité indiscutable. Cependant l’expérience des concertations existantes montre que rien n’est plus incertain que cette affirmation, qui se voit confirmée ou contredite à l’occasion, selon l’école ou la circonscription.

De fait, comme le prouve l’échec de la pétition dans les Alpes-Maritimes et les réactions négatives des collègues lors des réunions d’information syndicale, nombreux sont les collègues qui préfèrent la situation actuelle (26+1) à la revendication du SNUipp (24+3) parce qu’ils préfèrent enseigner que de perdre leur temps en réunions stériles. Le syndicat est-il dans son rôle lorsqu’il demande au ministre d’imposer à tous ces collègues 3 heures de concertation hebdomadaires ?

Ces difficultés auraient dû être soulevées lors de débats internes au syndicat avant que la revendication “24+3” soit rendue publique. Cela n’a pas été fait et “du temps pour la concertation” est devenu depuis l’automne la principale revendication du SNUipp.

Examinons à présent les modalités pratiques d’une éventuelle mise en oeuvre de cette revendication dans les écoles pour savoir si elle serait susceptible de convaincre les les collègues réticents.

II Organisation de l’école

En une semaine, quelle organisation adopter dans une école pour assurer :

- 26 heures d’enseignement pour les élèves,

- 24 heures d’enseignement pour les enseignants,

- 3 heures de concertation pour les enseignants ?

1°) Le temps d’enseignement pour les élèves étant supérieur au temps de travail pour les enseignants, il est inévitable que plusieurs enseignants se succèdent face à une classe (au moins deux). C’est la réalisation du mot d’ordre “plus de maîtres que de classes“.

2°) Les trois heures de concertation ont pour objet de permettre le travail en équipe. Tous les membres de l’équipe doivent donc pouvoir se rencontrer pendant ces heures de concertation, en particulier les enseignants qui se succèdent face à la même classe. Les trois heures de concertation ne peuvent donc être prises qu’en dehors du temps de travail des élèves, c’est à dire sur ce qui constitue actuellement le temps libre des enseignants.

D’où deux possibilités :

- Hypothèse 1 : une concertation de 45 minutes de 16 h 45 à 17 h 30, quatre fois par semaine (chaque jour de classe, sauf le samedi).

- Hypothèse 2 : une concertation de 3 heures chaque semaine le mercredi.

3°) Pour compenser cet accroissement de sa charge de travail, chaque enseignant se verrait libéré une demi-journée par semaine (ce temps libre ne pourrait être utilisé pour la concertation, sauf si le collègue se concerte tout seul). C’est pendant ce temps que sa classe passerait sous la responsabilité d’un autre enseignant, selon un principe inspiré des décharges de direction.

Deux exemples d’emploi du temps résultants de ces constatations sont donnés en annexe. Aucune de ces hypothèses n’est susceptible d’être acceptée par les collègues, car elles constituent l’une comme l’autre une dégradation des conditions de travail :

- la première (45 minutes de concertation chaque soir après la classe) parce qu’elle allonge la journée de travail d’une heure,

- la seconde (3 heures de concertation le mercredi), parce qu’elle étale la semaine de travail sur 6 jours, contre 5 actuellement.

La demi-journée libérée en échange ne saurait compenser ces inconvénients.

4°) Dans le cas d’une école primaire à 8 classes, la décharge des 8 enseignants titulaires d’une classe pourraient être assuré par un seul enseignant supplémentaire, qui prendrait en charge chaque classe de l’école une demi-journée. Chaque semaine, le maître supplémentaire se trouverait confronté à 8 classes, soit 200 élèves différents, répartis dans les 5 niveaux du primaire. Ce maître supplémentaire serait-il un maître à part entière ou un simple bouche-trou ?

5°) Une telle polyvalence individuelle semble inconcevable, on peut donc s’attendre à une spécialisation de ces postes, par exemple en langue vivante ou en EPS. Ce serait alors la réalisation du mot d’ordre “polyvalence d’équipe“. Mais peut-on envisager de faire subir 3 heures consécutives de sport ou d’Anglais à des élèves du primaire, chaque semaine ? Evidemment non, et il faudrait répartir ces interventions sur la semaine, par exemple en 3 séances d’une heure. Mais à ce moment-là, pour le maître titulaire de la classe, ce ne serait plus une demi-journée complète de liberté qui viendrait compenser les 3 heures de concertation supplémentaires, mais trois fois une heure de “liberté” dans la semaine, au début, à la fin ou au milieu d’une demi-journée de classe…

6°) Dans les zones rurales profondes aux petites écoles éloignées, comment envisager d’une part les trois heures de concertation et d’autre part le maître supplémentaire ? Une seule solution est envisageable : regrouper les écoles rurales. C’est justement le projet du ministère que les collègues concernés viennent de rejeter catégoriquement.

De tous ces points il ressort que la mise en oeuvre du “24+3” posera de gigantesques problèmes d’organisation aux écoles, et que les inconvénients pour les collègues comme pour les élèves dépasseront très largement les avantages supposés de la revendication. A moins qu’il existe une organisation miracle susceptible de lever toutes ces difficultés, auquel cas il est urgent que le SNUipp la fasse connaître.

Mais les difficultés d’organisation ne sont pas les seules. Le “24+3” induit des besoins en postes considérables.

III Besoins en postes

Actuellement un enseignant de l’école primaire est soumis au régime “26+1” (26 heures d’enseignement + 1 heure de concertation). Pour le faire passer à “24+3” sans réduire le temps d’enseignement des élèves, qui doit rester de 26 heures hebdomadaires, il faut donc pour chaque classe 2 heures d’enseignement supplémentaires, soit pour 12 classes 24 heures d’enseignement supplémentaires c’est à dire un maître supplémentaire à temps complet.

En supposant que le ministère ne profitera pas de la réforme pour redéployer les moyens, fermer des classes et faire augmenter les effectifs, la mise en oeuvre du “24+3 ” nécessitera donc une augmentation de plus de 8% du nombre d’enseignants à plein temps du premier degré, soit un recrutement d’environ 21 000 professeurs d’écoles supplémentaires, soit encore un coût annuel permanent pour le budget de l’Etat de plus de 400 millions d’euros (2,6 milliards de francs) (selon un calcul approximatif).

Ces chiffres sont à rapprocher de ceux de la loi de finances pour 2002 : Jack Lang se vante d’avoir obtenu 10 942 emplois nouveaux, enseignants et non-enseignants confondus, primaire et secondaire confondus, et souligne le caractère exceptionnel de ces recrutements (”… en deux ans, ce chiffre s’élève à 22 730 emplois, soit autant qu’au cours des dix années précédentes.“). Sur les 10 942 postes supplémentaires pour 2002, le premier degré obtient 800 postes de professeurs des écoles supplémentaires, “pour résorber les inégalités encore constatées” entre les académies.

En exigeant “24+3“, le SNUipp place donc la barre très haut en termes de postes et en coût financier, à un niveau tel qu’il ne peut espérer obtenir satisfaction qu’aux conditions suivantes :

- une mobilisation très forte, unitaire, dans une grève dure et reconductible,

- le soutien d’une majorité de l’opinion publique,

- l’abandon de tout espoir de voir satisfaites avant longtemps d’autres revendications coûteuses telles que la réduction des effectifs, la scolarisation des 2 ans, le développement de l’AIS, mais aussi la revalorisation des salaires ou la réduction du temps de travail…

Conclusion

La revendication du “24+3” est donc une revendication très lourde de conséquences, tant pour la vie des collègues que pour le fonctionnement des écoles, pour le budget de l’Education Nationale que pour l’orientation stratégique du SNUipp.

Alors que les avantages pédagogiques de cette revendication apparaissent faibles et incertains, les inconvénients en sont graves et multiples. Il apparaît donc nécessaire d’ouvrir au sein du SNUipp un débat : que faire du “24+3” ? Existe-t-il dans l’esprit des auteurs de cette revendication des solutions aux problèmes soulevés ? Si oui ils doivent pouvoir nous les exposer de façon détaillée. Si non cette revendication doit être abandonnée.

Heureusement, les revendications à satisfaire ne manquent pas : Avec 400 millions d’euros par an, on pourrait accorder une augmentation de 106 euros par mois (690 francs) à chacun des 315 000 enseignants des écoles. Et si l’on peut comprendre que l’on préfère consacrer ces sommes à des recrutements, avec 21 000 postes supplémentaires, combien de fermetures de classes pourraient être évitées, combien de maître AIS pourraient être formés, combien de directeurs pourraient être déchargés, combien de classes pourraient voir leurs effectifs allégés, combien d’enfants de deux ans pourraient être scolarisés… ? Autant de mesures simples, concrètes, aux avantages évidents, pour lesquelles un mouvement unitaire et puissant peut être construit. Ce n’est pas le cas pour le “24+3“.

Pascal Seppecher

CS SNUipp 06

 

Une réponse vers «24+3: Analyse critique d’une revendication syndicale»

  1. La direction du SNUipp étale sa nullité revendicative… « Ensemble à dit:

    [...] de la Commission demande si la suppression du samedi matin correspond à la revendication du 24+3, la réponse de G. Moindrot est très embarrassée. En effet, alors que tous ses mandats s’y [...]

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