Quand l’ordre libéral s’immisce dans la presse syndicale…
Depuis plus de 20 ans maintenant, on assiste, souvent impuissant, à l’établissement de la pensée libérale dans tous les rouages de la société. L’idée consiste à gangrener tout organe de réflexion pour que s’impose l’idée qu’il n’y a pas d’alternative possible. Nous sommes soumis à une telle pression : crise, productivité, inflation, marché, bourse… que nous manquons de recul pour nous rendre compte que tous ces éléments pourraient être contrôlés par l’Etat si celui-ci en avait la volonté, mais non : ” il n’y a pas d’alternative ! ” nous assène-t-on sans cesse afin d’exterminer toute velléité de réaction.Cette idée que tout va mal, que nous avons peu de chances de nous en sortir, qu’à défaut de pouvoir conserver tous nos acquis sociaux, il faut tenter de sauver ce qui peut l’être, Raffarin nous l’a servi sans mesure lors de la réforme des retraites. Nous y sommes habitués. Depuis plusieurs années maintenant, on nous dit que c’est l’école qui ne remplit plus son rôle : violence scolaire, illettrisme, manque de professionnalisme de la part des enseignants… les attaques fusent, les médias s’en donnent à cœur joie à coup de pensionnat de Chavagnes et de reportages alarmistes. Les problèmes existent, nous ne le nions pas, mais à n’illustrer que les dysfonctionnements, on oublie quand même que la majorité des écoles fonctionnent correctement et remplissent leur rôle, notamment celui, difficile, de la ” massification “.
Qu’attendons-nous alors du rôle de la presse syndicale dans ce contexte, et notamment la revue (Fenêtres sur cours) ? En tant que défenseur des intérêts de la profession, nous pensons logiquement que l’organe syndical se doit de répondre à chaque attaque et surtout de défendre une conception de la société en accord avec celle de ses camarades syndiqués. Le choix des articles et de leur présentation (critique ou non des propos des auteurs) est dans ce sens révélateur de l’engagement des rédacteurs de Fsc. Beaucoup de collègues déplorent déjà la place étouffante faite à la pédagogie, comme si l’on ne pouvait plus aujourd’hui avoir foi en une idéologie forte donnant aux collègues l’envie de se battre et pour beaucoup de retrouver leur dignité de citoyen ! Pour preuve la une du Fsc du 18 octobre 2004, à peine un mois avant la publication du rapport Thélot, alors que le pré-rapport est déjà connu : en titre principal (alors que l’on connaît l’ampleur de ce qui nous attend !) : TIC, un outil pour apprendre ! Quelle avancée ! Pédago de tout pays unissez-vous : L’introduction de l’informatique à l’école appelle à de nouvelles pratiques pédagogiques ! Le MEDEF peut trembler, d’autant plus que l’on annonce Thélot sur cette couverture. C’est sous le titre inquiétant de :Thélot, vers une loi de programmation, que l’on entend introduire le débat… Mais ils sont devenus fous !
Ouvrons maintenant cet hebdomadaire et observons de plus près un article qui a fait bondir quelques collègues attentifs. Dans la rubrique Réflexions, le 29 septembre 2004, FSC donne la parole à un jeune économiste Thomas Piketty, à l’allure dynamique. Pour titre : ” En ciblant les moyens, on peut réduire sensiblement l’inégalité des chances “. Céline Lallemand interviewe ce jeune homme, néanmoins directeur d’étude à l’EHESS et chercheur à l’ENS (gages d’objectivité ??). L’étude semble sérieuse, trois tableaux ou graphiques viennent étayer les thèses, dont la lisibilité reste pour le moins absconse (voir notamment le tableau 9, mais nous ne sommes qu’enseignants en primaire…).
Une lecture rapide laisse entendre finalement que baisser les effectifs dans les classes permet aux élèves d’améliorer leur résultats ! A la bonne heure ! C’est une variable qui nous ravira tous. Enfin un économiste qui semble comprendre une part de notre quotidien. Mais l’enthousiasme est de courte durée : un élément nous a échappé : il s’agit de réaliser une maximisation de la réussite scolaire sous la contrainte d’un budget constant. Autrement dit, comment participer à une meilleure rentabilité de l’enseignement sans engager un sou de plus ! Nous sommes dans une véritable logique libérale.
Deuxième critique notable : M.Piketty se fonde exclusivement sur les résultats des élèves aux évaluations CE2 pour tirer un bilan de la réussite scolaire de nos élèves. Il applique une logique comptable et contraignante à l’éducation. Peut-on quantifier, rentabiliser la formation de citoyens capables de penser et d’agir ? Que se cache derrière cette implacable logique libérale de rentabilité : former des salariés adaptés à l’entreprise et au marché. Où l’on rejoint Camdessus et dans une moindre mesure (pour le moment) Thélot !
Troisième point inquiétant : pour que son principe de rentabilité reste applicable, Piketty propose le ” sacrifice ” pur et simple des écoles favorisées. Son constat est simple, ces élèves ont de meilleurs résultats que ceux de ZEP :
” Oui, on peut réduire sensiblement l’inégalité des chances, et le coût serait en réalité minime pour les enfants favorisés ” affirme-t-il. Où le coût de l’effort doit être porté une fois de plus par le citoyen… Mais le cynisme est poussé encore plus loin : il ne s’agit pas de contrer les effets scolaires des différences sociales mais de forcer un peu les choses : on augmente un peu les résultats ici et on les abaisse légèrement là, comme ça, les écarts sont diminués sensiblement et l’on a réduit l’inégalité des chances !!
Dernière réaction enfin, qui montre la grande connaissance du milieu scolaire de notre économiste. Il scinde le monde scolaire en deux : les ZEP et les non-ZEP : ” D’après mes simulations, l’inégalité de réussite scolaire entre ZEP et non-ZEP pourrait être réduite de 40% […] ” Mais qu’en est-il des écoles situées en zone sensible qui présentent un profil proche des écoles inscrite en ZEP mais dont la politique budgétaire leur interdit l’octrois de moyens conséquent ? D’autre part, les ZEP ne recouvrent pas la totalité de la carte des difficultés sociales et scolaires…
Ces remarques mises à part, l’étude de Piketty a quand même le mérite de démontrer l’effet positif de la variable nombre d’élèves par classe et partant de critiquer toutes les études qui ont été menées jusque là prouvant le contraire. Notre critique ne doit pas oublier que peu d’intellectuels osent aujourd’hui s’engager sur un terrain qui ne soit pas franchement ultra-libéral et rendons grâce à Piketty d’avancer des arguments qui peuvent être utiles à la lutte syndicale.
Mais il est malheureux que cette étude ait pu paraître sans être accompagnée d’une lecture syndicale rejetant les attaques libérales contre l’école et mettant l’accent sur les éléments positifs. Il n’est pas inintéressant de laisser une tribune à des intellectuels dont on ne partage pas entièrement les vues mais il est fondamental d’accompagner ces réflexions d’un positionnement syndical clair afin que le débat puisse s’engager. Cette légèreté laisse le champ libre à l’expression d’une idéologie contre laquelle nous savons que tout représentant syndical ne peut que se positionner. Pourquoi alors ne pas l’affirmer haut et fort ? La presse syndicale en sortirait grandie et serait bien plus lue par nos collègues…
S. DIEBOLT
Extrait d‘Ensemble n°34 (1° décembre 2004)

"l faut éviter le fléchage des crédits et augmenter la déconcentration de la gestion, notamment en matière de personnel" (commission des finances à l'Assemblée, 14 mars 2006)
):

Mouvement de mai-juin 2003 sur les retraites
Congrès de Seignosse du SNUipp, juin 2004
...à Caen...
... et à Nice.



