Rapport Thélot

Lecture du rapport Thélot

Tout d’abord, un arrière-plan idéologique très éloigné de celui qui peut alimenter des enseignants :Pour définition de l’homme honnête du 21ème siècle, l’école a pour mission de former ” une personne autonome, un citoyen de la République et un professionnel compétent ” (p.39, définit comme priorité des priorités…) cela laisse rêveur.On apprend ensuite p. 43 que l’école démocratique est une compétition. Sans commentaire…

Mais le plus beau reste à venir. La commission qui regroupe quand même d’anciens ministres de l’Education nationale et quelques penseurs de haut vol nous apprend que l’école ne fait pas vraiment partie du monde mais qu’il faut quand même qu’elle en fasse partie… Pour clarifier son message, l’école doit mieux se faire comprendre des élèves et préciser à quel monde elle appartient : ” On pourrait imaginer des codes simples, dans chaque établissement permettant de souligner le passage entre l’extérieur et l’intérieur, de manière à bien montrer que l’on change de monde en entrant dans un établissement scolaire . Ainsi pourrait-il être plus aisé d’insister quotidiennement sur le fait que les normes de l’école lui appartiennent […] ” (p.45). L’école doit donc montrer que ces normes lui appartiennent par son langage, son habillement, ses comportements de chaque instant… Voici encore une preuve du décalage entre réalité et fiction libérale… On nous reproche de maintenir l’école en dehors du monde (sous-entendu de l’entreprise…) et on insiste pour que l’école crée des codes propres à son fonctionnement : uniforme et autres signes d’un autre âge.

Plus inquiétantes, les quelques expressions réservées aux initiés, brouillant la lisibilité idéologique du message :

” l’économie de la connaissance ” (p.22, introduction) expression qui recouvre une réalité analysée par Nico Hirtt

” L’accélération du processus de ‘’destruction créatrice’’ des métiers dans le monde économique actuel… ” (p.127) On n’ose comprendre le sens de cet oxymore économique.

Si l’on regarde de plus près, la commission s’est attaché, outre au fait de divulguer une idéologie réactionnaire et libérale, à définir un cadre structurel répondant, me semble-t-il, à un mouvement en marche depuis quelques années maintenant : celui de la décentralisation . Le cadre législatif est passé en force cet été (et dans l’indifférence quasi générale d’ailleurs). Le cadre financier est précisé via la LOLF.

Mais la commission n’en portera pas la responsabilité. Même si elle fait de nombreuses fois référence à la loi sur la décentralisation, elle ne l’affirme jamais comme un principe directeur pourtant…Le renforcement du rôle des collectivités locales dans la sectorisation (primaire, collège, lycée) ; dans le fameux contrat des établissements dont la validation permettra la révision de l’allocation des moyens par une collectivité d’éducation ; dans les conseils d’administration des écoles devenues établissements publics d’enseignement primaire…

C’est bien sur ce dernier point que la question de la décentralisation ou, plus pudiquement, de la déconcentration se pose :

La commission déplore le fait les établissements primaires n’ont pas de statut autonome, ni de budget, ni de chef d’établissement. Elle en conclut que nos écoles, souvent petites structures ne peuvent pas être efficaces :

” L’organisation de l’école primaire doit impérativement évoluer. Le système éducatif peut-il encore garantir une offre éducative de qualité dans des écoles aussi dispersées, petites (moins de 5 classes en moyenne) et peu organisées (l’école primaire n’a ni statut autonome, ni budget, ni chef d’établissement réellement responsable) ? “ (pp.101,102)

Pur procès d’intention ! Quelle preuve avance-t-elle ? Aucune. Mais là, il semble que nous tous, professionnels du primaire et représentants syndicaux portons une lourde responsabilité pour n’avoir pas eu le courage de prendre une position claire sur le statut des directeurs d’écoles et pour avoir laissé s’installer une grève administrative qui court depuis des années sans aboutir à rien de concret puisque soutenue par aucun projet précis ! La commission se charge de nous en donner un : un chef d’établissement responsable d’une structure de 8 à 15 classes, évidemment qui n’enseignerait pas (voir p. 102). Il suffit de voir comment cela se passe dans le secondaire pour frémir d’avance !

En outre, la commission préconise que la structure administrative et financière relève de la commune (p.102). Il reste à définir précisément de quoi il en retourne et sur quel modèle cette structure communale se fonde pour saisir l’ampleur des conséquences. En clair, il ne resterait plus dans une ultime étape, qu’à transférer les personnels enseignants aux communes et le projet serait définitivement bouclé. En terme d’équité, on peut se poser des questions en observant simplement le fonctionnement et l’implication de certaines mairies dans les affaires éducatives ! Mais il paraît que grâce à ce système, les inégalités vont disparaître. Il vaut mieux confier l’avenir de la nation aux élus locaux, laisser la porte ouverte au clientélisme (dont on se sait bien épargné dans certaines régions…) plutôt que d’avoir une nation qui prend ses responsabilités en matière d’éducation !

Enfin, un conseil d’administration composé des parents d’élèves, enseignants et élus viendrait parachever la structure. On peut noter l’absence la encore d’un représentant de l’Etat. Où en est-on de l’Education nationale !?

La loi sur la décentralisation de 2004 propose déjà que des expérimentations soient faites dans ce sens par le biais de son article 86 : ” Plusieurs communes, ou une commune, peuvent, après avis des conseils des écoles et accord de l’autorité académique, mener, une expérimentation tendant à créer des établissements publics d’enseignement primaire. Le conseil d’administration comprend des représentants des collectivités territoriales, des enseignants et des parents. Un décret en Conseil d’Etat détermine les règles d’organisation et de fonctionnement de cet établissement. ” Une preuve de plus que le projet est en route et que la contre-attaque de notre part sera vraiment difficile.

Une seconde étape vers une plus grande autonomie des établissements serait la création d’une collectivité d’éducation. Elles constitueraient un échelon intermédiaire entre les grosses académies et les établissements scolaires. Leurs attributions, très importantes à mon avis, consisteraient en l’attribution des moyens aux établissements suivant leur projet, en la validation des demandes de compétences spécifiques pour certains postes (question à éclaircir en lien peut-être avec les professeurs associés ?), en l’accord des dérogations (dans le cadre des établissements à situation particulière), en la prise en compte des travaux des conseils d’administration, le remplacement des personnels… Cette collectivité resterait (pour le moment ?) sous contrôle de l’Etat (voir p.105).

Passons maintenant à l’organisation concrète de l’école. L’âge de la scolarité obligatoire est abaissé à 5 ans. On peut se poser la question de la pertinence de cette mesure étant donné que la majorité des enfants vont à l’école dès trois ans. La commission évoque à peine l’école maternelle qui se retrouve amputée de la grande section. On ne sait pas ce qu’elle devient dans le cadre de la création des établissements primaires. En outre, lors de la formation initiale, à l’IUFM, les professeurs stagiaires seront tenus de choisir leur voie entre maternelle et primaire (encadré p. 112). Il est alors sous-entendu que nous ne faisons pas le même travail.

Pour ce qui est du primaire, la partition par cycle reste maintenue mais pas en l’état. Le cycle 1 remplace l’actuel cycle 2 ; il y a création d’un deuxième cycle qui s’étend du CE2 à la 6ème. Puis un troisième pour les dernières années du collège. Ce rattachement de la 6ème à l’école primaire n’est pas anodin. Il s’agit en effet de resserrer les liens entre primaire et secondaire. D’ailleurs, il est demandé que les professeurs des écoles se spécialisent et que les PLC se diversifient, les uns pour aller faire des incursions en 6ème, les autres pour venir dans le primaire. On voit se dessiner à terme la création d’un seul corps (L’augmentation des heures pour les PLC va dans ce sens) et en fait, la disparition du collège au profit d’établissements d’enseignement publics sans distinction de niveau (p.111 : ” Doit-on, et si oui comment, introduire une forme de spécialisation des compétences dans le premier degré et développer des compétences pluridisciplinaires dans le second degré ? “). Mais la volonté de spécialiser certains enseignements dans le primaire a déjà été affirmée dans quelques académies avec la création de postes fléchés langue vivante. Il s’agit donc de l’affirmation d’une tendance forte.

La présence des professeurs du secondaire en primaire se confirmerait lors des conseils pédagogiques de primaires par exemple :

” Dans le premier degré, la coordination de la personnalisation des apprentissages est assurée par un conseil de cycle composé des professeurs des écoles exerçant dans le cycle, du responsable de coordination, de la personnalisation des apprentissages au cycle des approfondissement du collège ainsi que de représentants des parents d’élèves “ (encadré 5.2 p. 9 8)

Ce patronage des collègues du secondaire ne semble se justifier que dans le cadre de leur augmentation horaire. On les retrouvera aussi au sein d’autres commissions chargées de trouver une solution pour les élèves les plus en difficulté (toujours en primaire)…

Les classes à effectif zéro vont disparaître. Une fois de plus, la commission se porte en juge sans étayer son propos par le résultat d’étude :

” La commission estime que l’aide à apporter aux élèves qui éprouvent des difficultés et la prise en compte de leur diversité relèvent du travail quotidien de l’équipe pédagogique dans la classe, dans le cycle et dans l’école. Le fait d’isoler un élève ou un groupe d’élèves pour lui apporter une aide spécifique, sans continuité avec les activités conduites en classe, ne lui semble pas constituer une réponse efficace à la difficulté. ” (p.57)

Les collègues se trouveront affectés sur une zone de travail couvrant 8 à 10 classes et participeront au décloisonnement à l’intérieur d’un cycle…Le snui-pp a enfin son maître surnuméraire !!!

Dans le fonctionnement pédagogique, disparition de l’idée un maître-une classe, mais création de groupes de besoin définit au sein des conseils pédagogiques :

” D’abord au cours de l’école élémentaire, où [la personnalisation des apprentissages] n’est pas limitée au principe ‘’un maître pour une classe’’. Elle organise des groupes d’apprentissage intensif et accompagne individuellement certains élèves “. (p.57)

Où l’on se retrouve une fois de plus en pleine incohérence avec le paragraphe précité…

En outre, la mise en place d’un tel système requiert force organisation et partant, un temps énorme. Qu’à cela ne tienne, nous avons la 27ème heure pour cela…

L’évaluation des enseignants se fera tous les ans par le chef d’établissement sur des critères non définis. Cette évaluation servira à l’avancement de carrière. Le chef d’établissement pourra également sanctionner (enfin un peu d’ordre que diable !). A cette première notation s’ajoutera un évaluation plus lourde tous les trois ans, en même temps que l’évaluation de l’établissement. Ellen sera menée par un inspecteur et tout un collège de parents d’élèves, élus locaux, chefs d’entreprise… mais il n’en est pas précisé les modalités exactes (voir p. 116).

Suivent ensuite des chapitres extrêmement démagogiques à l’attention des fédérations de parents, notamment dans le cadre de la sectorisation, où l’on affirme le principe tout en disant qu’il pourra être contourné si jamais l’enfant n’est pas en sécurité ou si l’école n’apporte pas ce qu’il faut à l’élève (voir le chapitre intitulé ” une sectorisation des établissements publics maintenue mais repensée et justifiée par une politique de qualité contrôlée ” p. 87. Tout un programme…). Il y aura d’ailleurs publication des évaluations d’établissement en fonction de leurs résultats. Aucun commentaire.

On aborde également l’idée de discrimination positive (ce terme présent dans le sommaire du pré rapport disparaît dans le rapport définitif au profit d’une ” différenciation des moyens “) et c’est dans ce chapitre que certaines idées impressionnantes prennent corps. Notamment dans le cadre des établissements vraiment difficiles, il sera possible au chef d’établissement de demander une dérogation, lui permettent de recruter son personnel (pardon, d’émettre un avis positif ou négatif sur l’arrivée ou le départ de tel ou tel personnel…). (p.90)

Un petit mot encore de la définition des programmes (p.61) introduit sous le titre pompeux de ” l’engagement de la Nation ” :

Le parlement sera chargé de définir les objectifs de l’Ecole (car l’Ecole doit rester nationale…dixit la commission). Est créée ensuite une Haute Autorité indépendante chargée de définir les éléments du socle commun. Elle s’appuie sur deux organes se substituant au CNP et au HCée. Elle est composée ” de personnalités diverses dont la majorité ne sont pas des experts du système éducatif ” (sic)

Pour finir, on ne peut qu’être inquiet à l’égard de l’avenir de notre profession (ou métier ?). Trois éléments apparaissent dangereux :

-le recrutement important de professeurs associés (ayant une expérience dans les entreprises et les services publics) ;

-la validation des acquis d’expérience permettant de recruter des professionnels d’horizons divers ;

-idée de la possibilité d’une seconde carrière pour les professeurs (usés évidemment !)

L’alliance de ces trois éléments fait craindre que l’enseignement ne devienne un emploi de reconversion pour cadres au chômage, ou un métier d’appoint en l’attente de mieux, quelque chose de provisoire de toute façon. Après la lecture de ce rapport, on ne se sent pas mieux reconnu ni mieux valorisé. On nous demandera beaucoup sans rien nous donner en échange.

Reste à savoir maintenant ce que le gouvernement retiendra de ces orientations et de définir les moyens de lutte pour préserver ce qui fait la qualité de notre système scolaire dont nous pouvons encore être fiers !

Sandrine DIEBOLT

[24 octobre 2004, extrait du supplément à Ensemble n°33]

Voir aussi:

Une réponse vers «Rapport Thélot»

  1. La direction du SNUipp étale sa nullité revendicative… « Ensemble à dit:

    [...] averti se doute bien qu’une telle commission, comme l’avait été avant elle la commission Thélot, n’a d’autre objet que de préparer l’opinion à des mesures législatives dont [...]

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