Laïcité: Le ver est dans le fruit

ver_dans_le_fruit.jpg

Le dernier Conseil national du SNUipp nous l’a confirmé s’il était besoin, nous sommes bien peu (avec quelques camarades qui ne sont pas forcément dans notre courant) à rester vigilants en matière de défense de laïcité. Notre proposition de compromis refusée en Commission au congrès de Seignosse est bien loin, un an après : plus de dialogue, plus de synthèse possibles. Les clivages cristallisés sur la question laïque ne sont pas propres à notre syndicat, ils ont empêché de célébrer correctement le centenaire, raté, de la loi de séparation des églises et de l’Etat. L’ethnodifférencialisme, ce relativisme des valeurs qui doivent s’adapter à des communautés qui vivent à côté les unes des autres et non plus ensemble [*], a gangrené notre direction syndicale comme bien d’autres organisations. Nous ne cèderons pas face à cette idéologie réactionnaire qui fait que tout se vaut et que rien ne vaut rien, et qu’un groupe communautaire aurait bien le droit d’aliéner ses filles ou de battre ses enfants si c’est dans sa ” culture “. N’est-ce pas ce qu’on peut entendre d’éducateurs ou de formateurs se référant à l’occasion à l’ethnopsychiatrie de T. Nathan qui voulait déguiser les psychiatres en marabouts pour plus d’efficacité. Ne peut-on pas d’ailleurs dans la même logique ranger le droit à scolariser ses enfants à l’école confessionnelle parmi les droits aux signes ostentatoires d’appartenance communautaire ? Pourquoi pas dire que l’excision a sa part de légitimité, même pratiquée en France, dans certaines communautés ? J’ai déjà rencontré une formatrice qui n’hésitait pas à me l’affirmer. A côté de ce relativisme radical, on découvre avec le mouvement des Indigènes de la République que l’argumentaire qui nous avait été servi l’an dernier était une supercherie : il n’y a pas souci d’éviter la stigmatisation, mais souci de l’instrumentaliser comme dynamique victimaire. Quand on sait ce que pèse le fascisme en France, c’est là un drôle de jeu. L’importation de techniques d’agit-prop du trotskysme britannique pour s’allier l’immigration pakistanaise, a et aura des résultats catastrophiques. Déjà la place laissée à T. Ramadan a jeté le discrédit sur les Forums sociaux, plusieurs associations sont en crise, de nouveaux clivages se structurent dans les quartiers, dont l’apparition et le succès d’une association ” hyper-intégrationniste ” comme NPNS est un signe.

Les syndicats et associations qui avaient mené le combat laïque autrefois sont non seulement divisés, mais surtout immobiles, sans expression. L’indifférence de beaucoup autorise le pourrissement des principes par quelques instrumentalisateurs à courte vue bien placés dans les appareils. La programmation d’un simple colloque le 10 décembre 2005 pour la commémoration du centenaire témoigne d’un passage obligé plutôt que d’une volonté de reconstruire un front unitaire de laïques mobilisés. L’annonce d’une participation active d’une Ligue des Droits de l’Homme qui se prononce pour la laïcité ” ouverte ” ne présage pas du meilleur sur l’orientation de ce colloque.

J.-F.C. et S.J.

Extrait d’Ensemble n°41, 1° juillet 2005

[*] Note post-scriptum (octobre 2007):

L’ethnodifférencialisme est un anti-universalisme fondé par la “Nouvelle droite” qui s’est diffusé depuis, dès lors qu’il devenait commode.

Le discours ethno-différencialiste absolutise les identités et défend un modèle social dans lequel chaque communauté ethnique (ou religieuse) peut s’organiser de manière autonome autour de ses propres normes éthiques et juridiques.” (site antifasciste Reflex)

Chez les partisans de Ramadan, cet anti-universalisme s’exprime d’une façon qui ne laisse aucun doute:

Oui, l’internationalisme prolétarien peut être raciste. De même que le slogan « Travailleurs français-immigrés : même patron, même combat » est faux et juste à la fois, le mot d’ordre « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous » est lourd d’ambivalences. Il est vrai qu’il a pour finalité l’abolition de toutes les formes d’exploitations de l’homme par l’homme mais, outre qu’il plonge ses racines dans un certain universalisme idéaliste, il présuppose une homogénéisation de l’espace et du temps par la domination capitaliste (…)” (Sadri Khiari, extrait sur le site du collectif Les mots sont importants de Pierre Tevanian et ses amis).

La qualification de l’internationalisme prolétarien comme (potentiellement) raciste renvoie directement à l’anathème “islamophobe“. Le fait que ces jonglages idéologiques s’effectuent chez des défenseurs d’un front anti-impérialiste entre une certaine extrême-gauche (le SWP britannique avait lancé l’idée, cf. ici) et la réaction islamiste, alors que les principes anti-universalistes sont issus de l’extrême-droite, ne doit pas nous surprendre:

  • Dans un article paru dans Libération en 2003 (cf ici), Cynthia Fleury et Emmanuel Lemieux comparaient déjà les postures de Tariq Ramadan et d’Alain de Benoist, le fondateur de la Nouvelle droite: réaction dissimulée derrière le discours différencialiste et anti-impérialiste.

  • Dans une étude sur des mouvements d’extrême-droite parue sur le site de la revue Le Banquet, on lit notamment:

l’évolution est grande depuis le temps où Fabrice Robert distribuait dans les banlieues des tracts négationnistes rédigés en arabe, ou, avec des militants tout à la fois maghrébins et communistes, contre la Guerre du Golfe. À l’époque, les NR [nationalistes-révolutionnaires] considéraient que « des rapprochements/collaborations avec des cercles arabes ou musulmans anti-impérialistes (a priori les futurs facteurs de déstabilisation du Système) sont probables et souhaitables. Dans ce cas, on insistera sur un discours ethnodifférencialiste ».

L’extrême-droite avait effectivement déjà expérimenté ce genre d’alliances opportunistes que Sadri Khiari (revenons-en à lui) exprimait dans la revue théorique de la LCR, Critique communiste n°172 (mars 2004, article complet ici):

Les convergences sur le terrain (contre les discriminations, le racisme et l’islamophobie, contre les guerres de Bush et Sharon, contre la mondialisation et l’uniformisation culturelle…) ont montré que des synergies étaient souhaitables et possibles entre la gauche et certains mouvements français se réclamant de l’islam“. [*]

Chaque fois, l’ethnodifférencialisme sert avant tout de cache-sexe. Les “identitaires” d’extrême-droite y dissimulent leur racisme en visant un front anti-impérialiste d’un type particulier, de type fasciste (contre un impérialisme “américano-juif”), les tiers-mondistes couramment appelés “islamo-gauchistes” (les appeler “gauchistes” c’est encore leur accorder trop d’honneur) y dévoient leur antiracisme en visant un chimérique front anti-impérialiste avec la réaction théocratique, ignorant superbement les leçons de la révolution iranienne.

S.J.

[*] Il ne s’agit évidemment pas d’une prise de position isolée. Dans un article sur l’Irak dans le n° 495-496 de juillet 2004 d’Inprecor ( la revue de la IV° Internationale), G. Achcar, après avoir qualifié le Parti communiste-ouvrier d’ultra-sectaire, propose de “frapper ensemble en marchant séparément” avec les islamistes. Quant aux leçons de l’Iran, le site belge de la IV° Internationale publie en 2005 qu’”il n’y a pas eu de contre révolution ni usurpation de la révolution par Khomeiny” (cf. ici).

Voir aussi:

2 Réponses vers «Laïcité: Le ver est dans le fruit»

  1. BARDIN Christine à dit:

    C’est dingue, Trotsky avait gueulé et écrit presque dans le désert contre les alliances nationales-bolchéviques et ils remettent ça avec l’islamo-gauchisme !

  2. L’anti-universalisme et le pseudo front anti-impérialiste « Syndicalisme de lutte à dit:

    [...] par lucien sur octobre 17, 2007 (Post-scriptum à Laïcité: le ver est dans le fruit, texte de [...]

Laisser un commentaire