De la barbarie à l’école primaire : Devoir de mémoire ou viol des consciences ?
Le SNUipp : une annonce peu adaptée
Confier à chaque enfant de CM2 la mémoire d’un des 11.000 enfants français victimes de la Shoah, telle est le nouvelle injonction du Président de la République. Cette annonce a été prise sans consulter les professionnels de l’éducation, de la santé ou de l’histoire. Elle est peu adaptée au travail de mémoire en cycle 3 et pourrait avoir un effet contraire à l’objectif affiché. Pour le SNUipp, en cherchant à individualiser « car rien n’est plus intime que le nom et le prénom d’une personne », le Président méconnaît gravement les risques psychologiques qu’une telle démarche pourrait entraîner : identification, rejet de cette identification, sentiment de culpabilité ou de responsabilité vis-à-vis du destin d’un enfant mort dans des conditions dramatiques. La charge émotionnelle d’un enfant mort est très lourde à porter pour un enfant de 10 ou 11 ans, elle peut fragiliser des enfants en plein développement. Le SNUipp déplore cette annonce. Il rappelle que « l’extermination des juifs et des tziganes par les nazis, crime contre l’humanité », fait partie des programmes du cycle 3. Pour le SNUipp, le travail de mémoire sur la Shoah est indispensable. C’est une question professionnelle qui doit être menée par chaque enseignant dans sa classe, avec précaution. De manière générale, les programmes de l’école élémentaire et les activités pédagogiques ne doivent pas faire l’objet d’intrusions politiques ou d’annonces médiatiques effectuées dans la précipitation. (SNUipp)
Simone Veil (ancien ministre, ancienne déportée) : Mon sang s’est glacé
Mon sang s’est glacé lorsque j’ai entendu les propos du président. C’est inimaginable, insoutenable, dramatique et surtout, injuste. On ne peut pas infliger cela à des petits de 10 ans ! On ne peut pas demander à un enfant de s’identifier à un enfant mort. Cette mémoire est beaucoup trop lourde à porter. Nous même, anciens déportés, avons eu beaucoup de difficultés après la guerre, à parler de ce que nous avions vécu, même avec nos proches. Et, aujourd’hui encore, nous essayons d’épargner nos enfants et nos petits-enfants (Guysen News)
Marie-Odile Rucine (psychologue en pédiatrie générale à l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris) : C’est une aberration
Ce discours n’est pas recevable, sur le plan psychique, c’est une aberration. (…) M. Sarkozy n’a pas mesuré la différence entre un adulte et un enfant du point de vue du vécu du deuil, de la mémoire. »(…) Confier à un enfant la mémoire d’un autre qui a subi la Shoah, c’est lui confier une mission qui ne peut être dévolue qu’aux adultes. »(…) « Il faut en faire un travail éducatif de manière collective. Il est indispensable que, pour les former à leur devenir d’adultes, on leur parle de la Shoah, des extrémismes, du racisme. Le moment du CM2 est excellent pour ce travail dont l’enfant va faire quelque chose de l’ordre de la prévention. Il va se dire : « Adulte, je ferai en sorte que ça ne se reproduise pas ». Le devoir de mémoire, il est là. C’est beaucoup fait par les enseignants, par des associations, par des organisations, M. Sarkozy n’a pas l’air de le savoir. Il aurait pu tout à fait préciser qu’il a l’intention d’encourager ce genre d’initiatives et demander qu’elles soient généralisées. (…) Ce n’est pas possible de proposer ça de manière individuelle. Ça n’a pas de sens, ça va générer de la culpabilité, ça va ne servir à rien. (L’union)
Pierre Laurent (éditorialiste) : diversion, confusion, provocation, populisme
En grande difficulté dans l’opinion, incapable de reprendre la main sur les questions sociales où l’injustice de ses choix politiques est maintenant patente, Nicolas Sarkozy vient d’en revenir brutalement aux méthodes qui lui avaient un temps réussi, mêlant diversion, confusion, provocation, populisme nauséabond. Les deux discours qu’il vient successivement de prononcer devant le CRIF à Paris et sur l’école à Perigueux ont un point commun : leur dimension culpabilisatrice. A écouter le président, ce ne sont pas les choix politiques mis en oeuvre qui expliqueraient les difficultés rencontrées par la société française, mais ce serait en quelque sorte son manque de valeur. En clair, ce n’est pas moi qui vais mal, encore moins l’orientation de mon gouvernement , c’est la France qui se laisse aller (L’humanité)
Jacques Camus (éditorialiste) : Nicolas Sarkozy devient inquiétant
Nicolas Sarkozy devient inquiétant. C’est évidemment pire que de décevoir pour des promesses politiques non tenues ou de déconcerter pour l’affichage exagéré de sa vie privée. Oui, Nicolas Sarkozy inquiète à force de vouloir se poser, non en chef d’État gardien des valeurs rassembleuses de la République, mais en insinuant prédicateur et directeur de conscience. Nicolas Sarkozy inquiète aussi en se posant en précepteur très directif. Sa dernière décision de faire porter par chaque élève de CM2 la mémoire d’un des 11.000 enfants victimes de la Shoah , semble relever de ces soudaines lubies élyséennes plus spectaculaires que réellement réfléchies. Non qu’il faille, bien entendu, se dispenser du nécessaire devoir de mémoire. Mais convient-il pour autant de le transformer en « exercice dirigé » et individualisé pour chaque élève ? N’est ce point, par une regrettable confusion de l’esprit, faire prévaloir la charge de l’émotion personnelle sur le besoin d’explication collective ? Et, dès lors, dans cette optique vaguement culpabilisante pour les gamins, pourquoi s’en tenir aux victimes de la Shoah en oubliant celles de tant d’autres barbaries ? Le risque est grand d’obtenir le résultat inverse de celui recherché et d’engendrer des dérives communautaristes. Il y a une grande imprudence de Nicolas Sarkozy à bousculer ainsi les fragiles équilibres de notre consensus républicain. On ne lui a pas demandé de mener une croisade au nom de Dieu mais de remplir un mandat au nom du suffrage universel. (la République du Centre.)
Laissons les enfants en paix (communiqué de La paix maintenant)
En premier lieu, mieux vaudrait, quand on tente d’imposer un devoir de mémoire, disposer de connaissances en histoire : rappelons que ces quelque 11 000 enfants juifs déportés de France n’avaient pas tous la nationalité française, et pour cause (faut-il rappeler les lois anti-juives de Vichy ?).
Nous savons aussi que l’histoire et l’émotion font souvent mauvais ménage. Jouer sur le registre de l’émotion, pour ce sujet comme sur d’autres, c’est jouer avec le feu, en particulier à l’école.
Enfin, nous pensons que, si la mémoire de tous les enfants victimes de la Shoah, prise dans son ensemble, appartient à l’humanité tout entière, celle de chacun d’entre eux est singulière et n’appartient à personne en particulier. De quel droit propose-t-on de “confier” cette mémoire, et qui plus est, à des enfants de 10 ans?
Les enfants ne sont pas, ne doivent jamais être, des objets qu’on manipule. Ni les morts, ni les vivants.
La Paix Maintenant, samedi 16 février 2008
Voir aussi:
- Shoah: pour la police aussi, il faut un devoir de mémoire (Maurice Rajsfus)



"l faut éviter le fléchage des crédits et augmenter la déconcentration de la gestion, notamment en matière de personnel" (commission des finances à l'Assemblée, 14 mars 2006)
):
Mouvement de mai-juin 2003 sur les retraites
Congrès de Seignosse du SNUipp, juin 2004
...à Caen...
... et à Nice.




21 février 2008 à 9:52
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